Hallucinations Collectives 2016 – Soirée d’ouverture

Une maxime à tendance à dire que l’histoire se répète. Je n’en suis pas si sûr, mais elle a la fâcheuse tendance à être redondante.

Le mois de novembre, à Dijon.
Je suis la 20ème édition du festival Fenêtres sur Courts, j’organise un concert de noise dans un caveau et me prépare à aller suivre la 5ème édition du PIFFF à Paris, quelques jours avant le 13 novembre. Puis vint les tueries. Les gens s’échauffent, réagissent avec émotions, trop ou pas assez. Quasiment toutes mes connaissances s’expriment à un moment ou à un autre sur les attentats. Peur de voir le PIFFF annulé de mon côté, je me réjouis de me dire que les lumières des projecteurs resteront allumés dans un moment pareil.

Le mois de mars à Lyon.
Je suis la 9ème édition du festival Hallucinations Collectives. Enfin pas vraiment encore. L’ouverture est ce soir. Je me prépare également à aller couvrir la 34ème édition du BIFFF à Bruxelles avec ma collègue. Je sors du train et l’horreur recommence. Plusieurs explosions dans la capitale Belge, des morts, des blessés, des hashtags et des illustrations. Mais le BIFFF s’allumera et les écrans s’éclaireront, tout comme Hardcore Henry au Cœmedia pour l’ouverture des Hallucinations Collectives.

Une autre maxime dit que l’homme est le seul animal à butter deux fois sur la même pierre. Malheureusement, celle-là, j’en suis convaincu.

C’est la première fois que je viens à Hallucinations Collectives, imaginé par une des mêmes têtes que le PIFFF à Paris, on se doute alors que la qualité sera au rendez-vous. La salle est d’ailleurs comble qui prouve ainsi l’attente et l’excitation que cette semaine promet. Le débit de parole effréné du directeur du festival, Cyril Despontin, écourte alors le discours d’ouverture (et de clôture), dans lequel il faut remercier tout le monde, partenaires, public et autres.

On rentre dans le vif du sujet sans plus attendre. Le long-métrage est précédé d’un court coréen, Keep Going de Geon Kim. L’histoire se met en place rapidement, et pour la faire courte, c’est des méchants robots contre des gentils humains… ou pas. Bref, un film de survie guerrier dans un univers post-apocalyptique. Les premiers plans nous bassinent d’une histoire déjà éculé dans la SF robotique, et je ne sais pas trop quoi encore, mais quelque chose sonne extrêmement faux dans tout ça. C’est certainement mon manque d’empathie, mais je ne crois pas une seconde à ces images de robots pendus, et les trouve même dérangeante, donnant presque l’impression d’avoir été modifié sur photoshop d’après des véritables clichés de guerre. Dés le début, le postulat science-fictionnel s’avère donc complètement optionnel, et a l’air d’être une pièce rapportée. La photographie nous renvoie au travail de Grzegorz Kedzierski sur Avalon, sans la maîtrise, et sans la direction d’un Oshii. C’est alors très laid, et la désaturation globale apparaît comme un gimmick inutile. La mise en scène n’est d’ailleurs pas plus réussi, des coupes trop rapides, des ralentis bidons, un montage effréné qui nous perd dans un maelström de plans… en gros ça tire dans tous les sens et il y a du sang qui gicle. Un peu trop d’ailleurs. Je ne compte pas les gros plans sur des éclaboussures ou des explosions d’hémoglobine, tout ça filmé au ralenti et en gros plan… le réal nous donne l’impression de dire “regarde comme c’est dégueu et triste mon film, la guerre c’est horrible, il y a du sang qui gicle partout, mais moi j’aime bien ça le sang qui gicle partout”! Également, ce qui n’aide pas le court, c’est un mixage son abominable, ultra compressé, sans profondeur, sans densité, sans basse… L’implication émotionnelle se voit alors réduite à néant dés le premières minutes du film, et on en alors plus rien à foutre.

Après une déception qui a l’air générale, les applaudissements se font léger, le film d’ouverture commence. Hardcore Henry de Ilya Naishuller nous promet une heure et demie d’adrénaline et d’action non stop, tout ça en point de vue subjectif. Henry du titre se réveille, sa femme lui vissant sa jambe et un bras bionique, avant de se faire attaquer par des mercenaires dirigés par un méchant mégalomaniaque, que tous les Bond envient, et qui veut bien évidement dominer le monde. Fort de ses promesses sur le papier et dans la BA, le délire de Ilya Naishuller s’ouvre avec un générique magnifique faisant d’actes tous plus horribles les uns que les autres, coups de poings, coups de batte et autre traversée de couteau dans le cou, de véritables tableaux anatomiques au ralenti, prenant ainsi le contre-pied de ce que l’on verra par la suite, c’est-à-dire un enchaînement incessant et entêtant d’actions vidéo-ludiques. Je ne sais plus quel critique attribua ce terme de porno-geek au sublime Sucker Punch de Zack Snyder, mais il l’aurait certainement attribué pour Hardcore Henry. En effet, c’est l’ultime jeu-vidéo live, avec tous ses codes. Le personnage évolue ainsi en niveau avec un objectif précis à réaliser, guidé par une aide extérieure qui est toujours là au bon moment, recharge sa vie grâce à des batteries récupéré sur d’autres corps, ramasse des armes et munitions sur les ennemis, à un kill-count absolument gigantesque, et un boss de fin, tout ça sur une BO qui marque chaque début de niveau par un nouveau titre. Le porno-geek prend également tout son sens dans ce que le réal montre absolument tout, à l’instar de son générique, membre découpé, tête qui explose, impact de balles avec une complaisance telle qu’on ne peut s’’empêcher de relier le long-métrage à ce video-feed constant qui envahit youtube à n’importe quelle heure, avec des décapitations, des explosions, des caméras thermiques de drones et des accidents, le tout sans montage, et sans cadrage. Hyper actuel, Hardcore Henry se fait alors l’avatar de toutes ces vidéos semi-amateurs qui ont inondés internet ces dernières années, inintéressantes au possible, montés sur de la soupe musicale, ne servant qu’à vendre une marque comme celle au taureau, mais lui le fait avec une certaine qualité de mis en scène, réussissant l’exploit de ne jamais être (trop) brouillon dans les scènes d’actions (en fait LA scène d’action qu’est tout le film), n’ayant surtout jamais la prétention d’en faire plus. Lorsque l’on fait de l’art pour de l’art, on peut très vite être critiqué par l’approche trop esthétisante du produit fini. Malévitch avait d’ailleurs partiellement accepté cette critique, et déclarait d’ailleurs, presque au même moment que Rodtchenko, la mort de la peinture. Ainsi, Hardcore Henry marquerait la mort du cinéma, non pas d’un point de vue péjoratif mais d’un point de vue critique, là ou le suprématisme définit par Malévitch pourrait se résumer dans ses propos “Il faut construire dans le temps et l’espace un système qui ne dépende d’aucune beauté, d’aucune émotion, d’aucun état d’esprit esthétiques et qui soit plutôt le système philosophique de la couleur où se trouvent réalisés les nouveaux progrès de nos représentations, en tant que connaissance.” Le long-métrage de Ilya Naishuller ne serait alors qu’un constat technique et esthétique d’une certaine période, et pourrait très facilement être qualifié de film suprématiste. Il ne marque alors pas forcément la mort du cinéma, mais, et je l’espère, la mort de la caméra embarquée sportive.

Un petit pot nous réunit à la sortie de la séance pour découvrir les immenses illustrations de Jean-Michel Bertoyas, dont l’univers psychédélique se voudrait un mélange entre des comics de surfs australiens et les dérives sexo-sublimes de Charles Burns. L’ouverture est alors une réussite, et pour une première, je ne suis véritablement pas déçu. Je partage un verre avec Lisa qui m’accueille à Lyon, et Mathieu Berthon que je croise quasiment par hasard, accompagné de son père. Après quelques échanges d’idées sur les deux films que l’on vient de voir, on rentre se coucher. Quatre films sont programmés pour le mercredi, et le repos est bien mérité.

-VictorTsaconas-

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